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Vincent Zochowski auteur

Pour lui et pour tant d'autres

, 17:35pm

Publié par vincent auteur

Une page blanche ?

Une page blanche ?

~~ Le silence était pesant en ce début d'été, des oiseaux volaient bruyamment en piaillant, annonçant une saison chaude. Je me languissais de cette atmosphère, ces odeurs de paille, les corbeaux croassant à la recherche de quelques rongeurs égarés. La saison des labours battaient son plein, la fatigue nous tenaillant de part en part. Depuis un ou deux jours, je l'apercevais au loin, errer sur les terrains à l'abandon. Un pauvre hère, comme on disait autrefois, habillé de guenilles, vagabondant, maraudant, faisant fi des regards désabusés et méfiants des habitants de Vaux le Reuil. Cette commune vivait pratiquement en autarcie en ce début du vingt et unième siècle. Il n'y avait pratiquement que le carburant que l'on faisait venir de l'extérieur. Une petite bourgade écolo, bio et tout le toutim … Le soleil nous tapait sur le crâne, la chaleur étouffante, les bruits assourdissants des machines, la poussière, j'avais l'outrecuidance de penser que je pouvais tout changer, même la nature de l'homme, la puissance de l'esprit. Je m'attardais sur ces pensées pendant que mon patron me harcelait de ces cris rauques, lui le fumeur de gitanes maïs. Il restait encore cinq bonnes heures à battre le terrain, à labourer cette terre où avait passé tant de générations, tant de misères, tant de guerres. Il n'y avait pas un jour que Dieu fasse où l'on ne retrouve des débris d'une guerre qui avait meurtri cette terre, cette nature ; des ossements d'un jeune gradé ou d'un paysan tombés là pour défendre sa patrie. L'histoire me hantait, je me désolidarisais du monde actuel pour me retrouver à la recherche duBI passé, ce morceau de vie arraché à la terre de mes aieux. Mais que nenni , il me fallait griffer le sol, le faire saigner et le faire transpirer, à en faire sortir la vie. Le pauvre « hère » traînait ses guêtres par delà les champs, mais sa démarche me semblait étrangement familière, bizarrement connue, j'éprouvais comme un malaise en l'observant, je n'osais, je voulais quérir l'attention de cet humble personnage, oui un pauvre humble si je puis dire, l'homme semblait autre que nous tous ici, un étranger, un vagabond, mais pas que... Je venais de nulle part, comme cet étranger, comme cet homme à qui quatre vingt plus tôt des enfants auraient jeté des cailloux, craché leur haine de l'inconnu, leur haine de la différence. Je m'approchais doucement de cet homme, de dos, il me semblait le connaître, ses gestes ne m'étaient pas inconnu et pourtant... Rien de me laissait présager du pire, d'un mystère improbable. Une curieuse envie d'en savoir plus me submergea, une envie soudaine de dévoiler une part de cet individu. Tout le monde se devait de se connaître un tant soit peu, tout le monde se devait d'être curieux et non d'avancer les yeux fermés sans chercher à savoir. L'homme devait avoir mon âge, il était de ma taille, et lorsqu'il se retourna subitement, je me laissa choir au sol, surpris par le regard de cet homme, je me voyais à travers un miroir, des traits identiques d'une époque révolue. Il me regarda, ébahi, souriant et me dit « Dzien dobry », mon père connaissait ce mot qu'il me répétait à longueur de journée , Bonjour, en polonais. J'avais bien ouï ce mot, d'un pays lointain mais proche de mon existence, cet homme avait parcouru des kilomètres pour venir s'abriter chez nous, à l'abri de toute pauvreté. Nous étions retournés des décennies en arrière, Joseph venait d'arriver. En route vers la Liberté ! Je suis issu d'ici, de là bas ! Fier de ces racines ! A mon grand-père, Joseph ( 1898-1969)